La nouvelle vitrine du cinéma africain

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AFRIC’ART TALK reçoit Sylvian Bellamare

Afric’Art Talk

reçoit

SYLVIAN BELLAMARE

Ingénieur Son – Monteur Son – Designer Son

Sylvain Bellemare, né le 20 février 1968 à Montréal, est un ingénieur du son et concepteur sonore canadien, particulièrement reconnu à l’échelle internationale en tant que monteur son pour le film “Premier Contact” (2016). Il a remporté le BAFTA du meilleur son, ainsi que l’Oscar du meilleur montage sonore lors de la 89e cérémonie des Oscars.

 

1Que pensez-vous du cinéma africain?

C’est une excellente question, et je dois admettre que ma connaissance du cinéma africain est plutôt limitée. C’est quelque chose qui me gêne un peu, mais c’est la réalité. J’aimerais élargir mes horizons et approfondir ma compréhension du cinéma africain, car les rares films que j’ai eus l’occasion de voir ont été comme des voyages poétiques pour moi. Je suis tombé sur des œuvres qui dégageaient une poésie puissante, un langage imagé qui me rappelait parfois les contes africains. C’était une découverte, pas des clichés, mais plutôt une similitude que je trouvais avec la tradition du conte. Bien sûr, je suis conscient que mes propos peuvent paraître clichés, mais c’est vraiment ainsi que je le ressens. C’est amusant que vous posiez cette question.

Davantage de films africains. C’est l’un de mes rêves, parmi tant d’autres, de voir émerger davantage de films africains. Je pense que c’est une autre facette de l’Afrique que nous devrions explorer davantage, car il y a clairement beaucoup à dire, à faire et à entendre. Si j’avais le pouvoir, j’œuvrerais de toutes mes forces pour encourager davantage de collaborations et de découvertes cinématographiques africaines. Par exemple, j’ai toujours eu le rêve de participer au festival à Ouaga, bien que cela ne se soit jamais concrétisé. Il y a tellement de personnes talentueuses à découvrir, et je crois fermement que la coopération francophone dans le cinéma offre une opportunité fantastique d’explorer un monde cinématographique inimaginable.

2- En tant que monteur son, pourriez-vous partager votre perspective sur l’importance et le rôle du son dans le domaine cinématographique ?

Le son au cinéma constitue sans doute un domaine constamment en évolution, et bien que cela ne soit pas récent, il demeure encore en quelque sorte dans une phase où son intégration et sa popularité ne cessent de croître. Cette évolution est une évolution positive, car le son offre un vaste terrain d’expression dans le cinéma. Le cinéma lui même est un langage sonore, et c’est pourquoi certaines écoles de cinéma renommées intègrent le terme “image et son” dans leur titre. Bien que ces deux éléments soient associés, ils restent distincts, formant un univers où l’on peut raconter des histoires de manière poétique. Un exemple concret de l’importance du son dans le monde cinématographique est observable dans le domaine de la radio et des balados, qui représentent une évolution de la radio et possèdent une dimension cinématographique marquée. Prenons l’exemple de France Culture à Paris, qui a une longue tradition de voyages sonores. On peut écouter non seulement des documentaires, mais aussi des romans avec un habillage sonore, créant ainsi une expérience très cinématographique. Il existe même un concept émergent, celui du “cinéma sonore », avec des feuilletons sonores, démontrant ainsi la proximité entre le son, l’imaginaire cinématographique et les nouvelles formes narratives audio. En résumé, le son au cinéma est un domaine dynamique, porteur d’une richesse narrative et d’une diversité d’expressions.

3- Comment un réalisateur en plein création intègre l’univers sonore dans son scénario tout en l’harmonisant avec l’image, et en quoi cela peut-il influencer l’impact global du film ?

D’accord, merci beaucoup pour cette question. En tant que réalisateurs, il nous arrive parfois de négliger l’aspect sonore, en nous concentrant uniquement sur l’écriture des images. Comment un réalisateur, lors de l’écriture d’un film, peut-il intégrer la dimension sonore de son scénario tout en le reliant de manière harmonieuse à l’image, et en quoi cela peut-il bénéficier au film ? Eh bien, je pense que c’est une considération importante, bien qu’elle puisse être complexe à conceptualiser. Naturellement, nous comprenons les choses principalement par le regard, et il est souvent plus facile de vivre en étant sourd qu’aveugle. Les yeux jouent un rôle crucial dans notre compréhension du monde, et parfois, ils peuvent également être à l’origine de malentendus, comme évoqué brièvement lors de notre discussion sur le racisme en dehors de l’entrevue. Les yeux peuvent influencer nos perceptions dans des directions qui nous éloigne du rapprochement avec autrui, et cela démontre que l’on peut être influencé négativement par ce que l’on voit.

Revenons à la question initiale sur l’importance du son dans le processus de réalisation. Il est indéniable que cela demande plus d’efforts lors de l’écriture du scénario, et cela nécessite une habitude à développer. Pour ce faire, je recommanderais d’explorer davantage de films et de s’immerger dans des expériences auditives enrichissantes, comme les cinémas sonores ou les balados, comme illustré par l’exemple de France Culture. Ouvrir nos oreilles à notre environnement quotidien est également crucial. Par exemple, si l’action d’un film se déroule dans un village au Burkina Faso, je suggérerai au réalisateur de se promener dans le village, d’écouter les bruits ambiants, de capturer les détails et nuances qui échappent souvent à une simple description écrite.

C’est en marchant dans les lieux, en les ressentant que l’on peut apporter une authenticité au scénario. Fermer les yeux peut même être une stratégie efficace pour se connecter plus profondément au son, en s’affranchissant de l’influence visuelle. En résumé, intégrer le son dans le processus de création cinématographique demande un effort supplémentaire, mais cela peut transformer radicalement l’expérience cinématographique en offrant une dimension sensorielle riche et authentique.

4Si je comprends bien votre réponse, cela suggère que le rôle d’ un réalisateur implique d’être attentif aux préférences, d’être particulièrement sensible tant au son qu’à l’image, et de nécessiter une recherche approfondie avant même de commencer l’écriture. En somme, cela signifie s’investir pleinement dans les deux aspects, que ce soit du point de

vue visuel ou sonore.

D’accord, merci beaucoup pour cette question. En tant que réalisateurs, il est crucial de puiser dans notre entourage et dans l’espace qui nous entoure afin de comprendre la nature et de nous connecter à notre environnement avant de nous lancer dans l’écriture d’un scénario. C’est une compétence essentielle, une sorte de préparation nécessaire avant de se plonger dans le processus créatif. L’étape initiale de l’écriture d’un film, bien qu’il existe de multiples approches, nécessite une immersion dans le lieu et dans une relation avec celui-ci, une expérience vécue. Ce processus d’immersion peut être observé dans divers contextes. Par exemple, si nous souhaitons intégrer un personnage enseignant à la maternelle dans notre scénario et que nous n’avons pas d’expérience personnelle dans ce milieu, il est logique de passer du temps dans une école maternelle, d’absorber l’atmosphère, de vivre ce lieu avant de commencer à écrire. Les réalisateurs ont souvent recours à cette approche, s’engageant dans des expériences concrètes pour mieux comprendre et retranscrire la réalité dans leur œuvre, surtout dans un cinéma réaliste ou naturaliste. Cela dit, dans le cas d’une œuvre de fiction plus fantaisiste, où l’imagination pure prédomine, comme évoqué avec l’apparition d’un dragon, la question de la sonorisation peut devenir complexe. Comment rendre sonore une créature qui n’existe pas dans le cadre sonore du monde réel que nous explorons ? C’est là qu’une autre dimension de la question sonore se pose. Dans cet ensemble, l’écoute des lieux, la découverte à travers la lecture et le visionnage de films, ainsi que la culture générale, influent directement sur le processus créatif. La création cinématographique est un tout interconnecté, où la compréhension des différentes facettes des arts visuels et sonores est essentielle. C’est pourquoi le cinéma est souvent qualifié de 7e art, car il englobe toutes les formes artistiques. L’interconnexion entre la culture et la création est tangible. Il est crucial de s’intéresser à toutes les formes de culture, même celles qui ne nous semblent pas a priori familières. L’expérience personnelle partagée sur le visionnage d’un film d’horreur malgré la réticence initiale souligne comment une œuvre peut nous toucher au-delà de nos attentes, révélant la puissance de la création cinématographique. En somme, l’interconnexion entre les expériences personnelles, la culture générale et la créativité est une composante essentielle du processus de réalisation cinématographique. Merci beaucoup.

5-Est-ce que vous avez vu un film africain par hasard et vous en pensez quoi?

Oui, effectivement, même si ma connaissance en la matière est limitée, j’ai eu l’occasion de visionner quelques films. Le dernier en date, découvert sur la plateforme Mubi, est une réalisation d’Alain Gomis intitulée “Félicité”. Ayant déjà connaissance du travail d’Alain, cette expérience m’a profondément touché. J’ai également assisté à un excellent film marocain lors d’un festival récent. Il est parfois plus aisé d’accéder à des films, potentiellement marocains, peut-être en raison d’une production plus robuste dans cette région. Cette disparité se constate, notamment, par rapport à l’Afrique de l’Ouest, même si nos précédentes discussions portaient sur des pays tels que le Sénégal, le Burkina Faso, et le Mali.

Mes interactions avec le cinéma africain ont été relativement limitées, en grande partie en raison de circonstances particulières. L’accès à ces œuvres demeure souvent ardu, bien que les plateformes en ligne apportent un certain soulagement à ce défi. Cependant, j’exprime le désir sincère d’explorer davantage ce domaine cinématographique. C’est une aspiration qui me tient particulièrement à cœur, nourrie par l’impression durable que m’ont laissée mes expériences en Afrique de l’Ouest lorsque j’y ai séjourné en tant que jeune adulte, explorant des lieux tels que le Sénégal, la Mauritanie et la Guinée-Bissau durant une période de deux mois. Cette immersion a laissé une empreinte profonde, et c’est quelque chose qui résonne en moi depuis longtemps.

 6- Quels conseils offririez-vous à un jeune réalisateur débutant qui entame son parcours dans l’industrie cinématographique, en particulier du point de vue de la création ?

Je suis d’avis que la culture doit être explorée de manière holistique, touchant à tous les domaines tels que le théâtre, le cinéma, la musique, les expositions, la sculpture, et les arts numériques. Je crois qu’il est nécessaire de s’immerger dans cette diversité. Bien que chaque forme artistique soit significative individuellement, leur combinaison peut parfois offrir une expérience plus enrichissante que le cinéma seul. Je suis fermement convaincu que s’immerger dans la culture représente une excellente manière d’explorer. C’est également une véritable opportunité de découvrir l’autre, une pratique d’autant plus cruciale à une époque où l’on observe encore des réactions violentes découlant du pouvoir, du capitalisme, de l’exclusion, du racisme, et autres. La culture a le pouvoir de servir de lien, d’unir les individus.

Personnellement, je pourrais être totalement ignorant d’une réalité donnée. Imaginons que je regarde un film en Wolof avec des sous-titres. Il devient alors plus aisé pour moi de m’immerger dans la vie quotidienne du protagoniste en Wolof dans un quartier populaire de Dakar, comparativement à une immersion directe. Certes, une immersion directe est possible, mais cela pourrait nécessiter du temps et des déplacements. Par contre, en regardant le film chez moi, je suis instantanément transporté dans une famille Wolof, dans un quartier populaire de Dakar. C’est une entrée dans un univers extraordinaire. Voilà l’importance de la culture. Tout à coup, je peux ressentir une certaine familiarité, et peut-être la prochaine fois que je rencontrerai un Sénégalais, une connexion se créera. Oui, tout à fait. La culture joue un rôle majeur dans la cohésion sociale.

En outre, elle offre une compréhension approfondie de mondes méconnus. Lorsqu’on aspire à l’éradication du racisme, la question se pose de la manière dont une personne raciste peut changer. C’est là toute la problématique. Donc, que peut-on faire pour qu’une personne abandonne ses préjugés racistes ? Peut-être que ce film pourrait contribuer à cette transformation.

@Afric’Art Progress

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